Geoffrey Dorne

Geoffrey Dorne est multi‑casquettes. Blogueur avec l’excellent graphism.fr, hacker, enseignant, chercheur… mais avant tout designer, depuis plus de 10 ans. En 2012, il fonde l’agence Design & Human, et sur la page d’accueil de son site, Geoffrey annonce d’emblée la couleur : design radical, éthique, centré sur l’humain… autant de valeurs qui font écho au design co‑main, que nous construisons au travers d’emballage collectif. Il nous a semblé donc évident d’ouvrir la valse des interviews avec Geoffrey, qui nous a fait l’honneur de nous recevoir dans son atelier, en banlieue parisienne, le 31 janvier dernier.
Comment définirais‑tu ta pratique en trois mots ?
En trois mots… ce serait humanité, engagement et radicalité.

Comment es‑tu arrivé à créer ton agence Design & Human ? Qu’est‑ce que le design humain ?
Pour répondre à la deuxième question, le design est pour moi une démarche avec un regard tourné vers l’humain, nous faisons du design pour les gens. Par essence, le design est humain. Il est bon de le rappeler car le design va parfois aujourd’hui de pair avec le marketing, est souvent appelé à faire du joli pour vendre mieux… ou même devenir un outil de manipulation des masses. Il peut donc être plein de choses dans lesquelles je ne me reconnais pas.

C’est pour cela que j’ai créé Design & Human, pour mettre en évidence les valeurs auxquelles je crois dans ma pratique du design afin de les montrer et de les exprimer, puisqu’il ne suffit pas d’avoir une démarche personnelle si on n’en parle pas et que personne ne la voit, c’est sans intérêt. J’ai donc créé Design & Human il y a cinq ans maintenant, cela fait plus de dix ans que je suis designer indépendant, et je voulais rester indépendant justement pour des questions de liberté de projets, et même si ce statut est plus difficile, on conserve avec celui‑ci la possibilité de travailler sur une variété de projets différents que l’on choisit en tout connaissance de cause. J’ai aussi fait ce switch pour que les gens ne viennent plus me chercher pour mon nom uniquement mais aussi et avant tout pour mes idées, mes valeurs… ce qui fonctionne aujourd’hui donc j’en suis assez content, car au départ les gens venaient chercher Geoffrey Dorne… Ils viennent toujours pour cette raison‑là mais également de plus en plus parce qu’il s’agit d’un design dans lequel il y a un engagement, par le biais duquel nous allons pouvoir travailler en réfléchissant autrement, où l’on va peut‑être mettre le focus d’un projet sur les utilisateurs, sur les personnes qui utilisent les services, les outils, les interfaces… et de donner ainsi de la valeur à cela, plus que de mettre la valeur du design sur la rapidité d’exécution ou sur son caractère bon marché…

Donc voilà pour la bascule, Design & Human aujourd’hui c’est tout ça, je travaille régulièrement avec un réseau de designers graphiques en freelance, quand je suis sur de gros projets de design d’interface, je travaille avec des développeurs également. Dans le but de poursuivre cette approche, d’une part, qui consiste à collaborer avec des ONG, des associations ou des collectivités territoriales, donc diverses structures qui sont déjà engagées sur des questions sociales, mais aussi, et surtout, d’autre part, l’étape qui est la plus difficile mais à mon avis la plus intéressante, de travailler avec des structures, des entreprises, des laboratoires de recherche… qui se posent des questions, qui ne savent pas comment s’y prendre, et qui me disent qu’ils veulent réorienter leur projet pour qu’il soit honnête, éthique, afin de témoigner de leurs valeurs. J’essaie donc de les accompagner avec une méthodologie de design, pour parvenir à des projets qui soient dans leur structure beaux humainement, et, dans leur formalisation, dans leur présence, qui soient faciles, compréhensibles, accessibles et honnêtes.

Dans tes projets, comment parviens‑tu à concilier les valeurs d’humanité et d’empathie qui te caractérisent avec des impératifs plus économiques auxquels le design est soumis ?
Pour moi il s’agit d’un équilibre, ou d’une recherche d’équilibre, qui est permanente, parce qu’il y a d’une part des structures auxquelles je dis non parce qu’il est évidemment impossible pour moi de développer des projets de qualité avec elles, et d’un autre côté d’autres entreprises avec lesquelles il est plus facile de travailler. C’est à nous de toute façon en tant que designer de savoir où placer le curseur, et de se questionner sur quelle thématique on souhaite aborder dans notre travail. Quel est le regard que l’on va pouvoir porter et qui va faire que l’on va réfléchir autrement ?

Un autre versant de ma pratique se trouve dans la réalisation de side projects, des projets personnels, qu’il s’agisse de Hacker Citizen ou d’une application pour des personnes réfugiées, ou encore, ce sur quoi je travaille en ce moment, une application sur la démocratie du rêve… Ce sont des projets qui ne me rapportent pas beaucoup d’argent voire pas du tout mais qui sont pour moi importants. Le but est de réussir à trouver un équilibre dans tout ça justement pour que l’on puisse continuer à travailler et donc exercer notre métier et aider les gens. Il faut en effet commencer à faire des projets pour parvenir à s’en sortir à peu près, mais une fois que l’on a réussi à faire cela on peut commencer à accompagner les autres, et pourquoi pas vivre de ces side projects, et donc travailler pour des gens qui ont besoin de design dans leur vie mais qui ne savent même pas ce que c’est… et c’est tant mieux !

« Le design est un outil politique dans le sens où l’on confère de l’autonomie, de la poésie, de l’efficacité aux gens. On essaie de transmettre des outils, des images à penser, à rêver aussi. Tout cela pour moi participe de la résilience entre les citoyens, de l’éducation, du partage… Et ce sont autant de choses sur lesquelles il faut travailler dès aujourd’hui pour que le design se développe. »
Selon toi donc, de quoi devrait s’emparer le design demain ? Quel serait ton projet idéal ?
Pourquoi attendre demain ?(rires) Le design est un outil politique dans le sens où l’on confère de l’autonomie, de la poésie, de l’efficacité aux gens. On essaie de transmettre des outils, des images à penser, à rêver aussi. Tout cela pour moi participe de la résilience entre les citoyens, de l’éducation, du partage… Et ce sont autant de choses sur lesquelles il faut travailler dès aujourd’hui pour que le design se développe.

Je ne suis pas sûr qu’il y ait donc un projet rêvé. Le projet rêvé serait justement de faire des projets, que ces projets aboutissent, qu’il s’agisse de projets à bon escient, et qu’ils existent surtout, qu’ils soient utiles, qu’ils soient mis entre les mains des gens et que cela leur parle. Pas forcément que cela leur plaise ou leur fasse miroiter quoi que ce soit mais au moins que cela donne du sens à ce qu’il font au quotidien. Et pour moi, parler de challenge dans le design, cela rejoint l’utilité du design : demain s’il y a un quelconque problème comme une panne de centrale nucléaire ou si nous nous retrouvons confrontés à des scénarios un peu plus complexes, nous, en tant que designers, à quoi allons‑nous servir ? Nous aurons toujours besoin de médecins, d’agriculteurs, d’ingénieurs, ou d’artisans, mais que font les designers si leurs compétences se résument à savoir faire de la calligraphie ? Ce sont des questions que je me pose en terme de légitimité, de savoirs, de compétences, et d’utilité sociale… Je ne peux pas dormir sur mes deux oreilles si je me dis que je ne sers à rien.

Donc selon toi nous avons encore une légitimité à prouver en tant que designer ?
Plus que jamais ! Pour les personnes extérieures au design nous faisons de la publicité, de la communication, mais le design ne se résume pas qu’à ça, c’est même très loin de n’être que ça, et en effet si nous réduisons notre métier à si peu, nous ne servons à rien. Cette question de légitimité ne me fait pas dire que je vais devenir médecin ou agriculteur, mais en effet, j’espère trouver une utilité sociale au travers des projets que je fais, que ce soit à petite ou à grande échelle.

À quoi ressemblerait alors du design non humain ?
Il suffit d’aller dans le métro et de regarder les publicités sur les murs. Tout à l’heure en venant à l’atelier, il y avait justement une affiche sur laquelle était écrit « Pourquoi faire quand on peut faire faire ? » et je me suis instantanément figuré des enfants chinois dans une usine. Pourquoi fabriquerions‑nous nos objets si des personnes le font quasiment gratuitement ? C’est toute la quintessence de notre système capitaliste actuel. Et c’est assez choquant comme slogan. En tout cas ça, je trouve ça immoral, et les publicitaires s’y prennent très mal pour véhiculer une pensée, peu importe laquelle. Dans le design inhumain on peut penser également à tous les processus automatisés de design. Même si en effet nous avons des outils numériques, un matériau de base de travail… j’aime bien repartir de zéro sur des projets clients. On observe néanmoins beaucoup de design avec des templates, pour faire des sites internet en trois clics, et pour moi c’est déjà déshumaniser le design, et cela fait peur à beaucoup de designers qui se disent qu’on va leur voler leur travail, et qui se posent la question de leur légitimité si l’on peut finalement acheter un logo à cinquante euros… mais il ne s’agit pas de design.

Si mon travail consiste juste à plaquer des couleurs sur une typographie, je ne suis pas designer. Ou dans ce cas‑là j’ai de gros soucis à me faire sur l’avenir de mon métier. Et si certains développeurs sont en panique sur le fait qu’en effet, avec un template on peut faire un site web, il sera de toute façon uniformisé, il ressemblera à tous les sites web du monde, et cela n’a aucun intérêt. Si notre métier c’est ça, et bien il faut évoluer au cœur de celui‑ci, le faire avancer, sinon c’est fini. Il faut utiliser son cerveau, et non pas uniquement ses compétences techniques.

« Ce qui m’emballe le plus dans un projet, c’est quand je fais quelque chose que je n’ai jamais fait auparavant. »
Qu’est‑ce qui t’emballe le plus dans un nouveau projet ? Ou ce qui ne t’emballe pas ?
Ce qui m’emballe le plus dans un projet, c’est quand je fais quelque chose que je n’ai jamais fait auparavant. Quand c’est un univers que je ne connais absolument pas. Moins j’en connais, plus je suis content. C’est ce qui me stimule beaucoup et qui m’oblige à intervenir toujours sur de nouveaux terrains.

Je travaille par exemple en ce moment pour le CERN (le Conseil Européen pour la Recherche Nucléaire, ndlr.) en Suisse, avec l’accélérateur de particules et les chercheurs là‑bas découvrent plein de choses passionnantes, qui sont de l’ordre de la recherche fondamentale, de la recherche en physique avancée. Leur travail a des implications sur le traitement de cancers, dans le domaine médical donc, de la santé. Mais entre les deux, entre le petit appareil dans nos hôpitaux et l’accélérateur de particules, il y a un chemin énorme. Je travaille justement avec eux pour parvenir à expliquer ce chemin et à montrer que tout cela vient en fait de la recherche fondamentale du CERN et donc du financement des gouvernements pour financer la recherche… Quant à ce déroulé‑là je n’y connais rien, j’ai quelques notions, j’ai déjà visité l’accélérateur de particules mais je ne suis pas du tout dans leur métier, je suis obligé de discuter avec eux et de comprendre comment ça marche et à l’inverse leur expliquer mon métier. C’est ce que j’aime particulièrement, me retrouver dans des univers qui me sont totalement inconnus. Je vous le souhaite vraiment au quotidien.

Quelle est la dernière découverte d’un projet de design qui t’ait emballé ?
Un projet de design que j’ai vu récemment qui m’a emballé ? Je vais regarder parce que je l’ai peut‑être blogué en fait… qu’est‑ce que cela pourrait être… Ah oui ça c’est un projet que j’ai bien aimé… il s’agit du gouvernement britannique, qui a une cellule de design, une agence de design en interne, chose que j’adorerais qu’il y ait en France soit dit en passant, donc le Service Design Government du gouvernement britannique, qui a mis en ligne sa boîte à outils, avec leur processus, leur façon de faire du design de service… Ils sont en train de rationaliser le service public par le design, pour le rendre accessible à tout le monde. En France quand on voit le site des impôts, même s’ils y travaillent… j’avais d’ailleurs été approché pour repenser le site du service public, qui est une catastrophe mais… c’est tellement morcelé, ils n’ont pas de vision, ce n’est pas possible… Et donc l’initiative du gouvernement britannique m’a bien plue car je me suis dit qu’enfin il existait un exemple d’un gouvernement qui rationalise son système de design, qui le met en avant et qui a une culture, c’est tout à fait faisable. Cela ressemble en plus à du design suisse, en assez sommaire mais efficace, ce n’est pas du design esthétique qui sert à rien.

Qu’est‑ce que tu entends justement par le design esthétique, le design pour les designers ?
Pour moi cela rejoint la question de l’utilité du design, pour qui on fait du design. Personnellement faire des blagues de designers pour les designers c’est drôle, on met une Comic Sans et ça fait marrer les copains mais ça ne suffit pas, c’est peut‑être rigolo sur l’instant mais cela ne suffit pas à avoir une vision du design et à porter le design dans les mains des gens.

Quand je critique le design pour les designers, ce sont les beaux objets qui sont des objets sociaux qui coûtent très chers et qui donnent une image désuète ou inutile du design, une image caricaturale du moins, et même si cette forme de design existe et existera je pense encore très longtemps, pour ma part je ne vais pas concentrer mon énergie sur cette forme de design parce que je préfère m’adresser à des gens, comme je l’ai dit toute à l’heure, qui n’ont pas besoin de design, ou plutôt qui ne savent pas ce qu’est le design ou qui s’en fichent mais qui utilisent néanmoins le design tous les jours. Qui s’assoient sur un banc qui a été conçu par un designer, un urbaniste. J’ai envie d’intervenir en tant que designer là où cela peut créer de la différence et de la vie, du mieux vivre ensemble. Après, toutes les private jokes de designers me font rire personnellement mais cela reste limité, ça ne va pas plus loin.

« Dans la vie on peut de toute façon expérimenter plein de choses tout le temps, dans la rue, dans nos échanges avec les gens… ça nous relie à la part d’enfant en nous, d’être à même de toujours expérimenter des choses, avec des yeux naïfs. Être designer c’est aussi cela. Le designer est la personne la plus naïve possible. »
Quelle est la place du jeu, de l’expérimentation dans ton travail ?
Tous les designers qui ont laissé une trace dans l’histoire, il n’y a qu’à regarder le Bauhaus par exemple, ont donné une place importante dans leur travail à l’expérimentation… L’échec également, dans la perspective d’essayer, peu importe si cela marche ou non, je pense que c’est vraiment primordial.

La seule contrainte pour laquelle les gens n’expérimentent plus forcément aujourd’hui est le temps, et c’est pourtant à mon avis absolument nécessaire. La question maintenant est comment est‑ce que j’intègre les processus d’expérimentation dans un processus de travail ou de projet design ? Est‑ce que j’arrive à me ménager un temps d’expérimentation en amont de projet par exemple, ou alors en plein milieu du projet vais‑je expérimenter de nouvelles voies ? C’est ce que je fais aujourd’hui avec mes side projects, où je n’ai pas de contraintes clients, j’expérimente des choses, je passe du temps à en perdre (rires) et c’est un vrai luxe de pouvoir faire ça. L’idée c’est ensuite de pouvoir aussi faire de l’expérimentation décorrélée de tout projet, pour ma part je dessine beaucoup, je fais de la peinture… je retourne dans une école d’art dans ma tête mais ce n’est jamais perdu surtout quand je parviens ensuite à le réintégrer dans mes projets ou que j’ai appris une nouvelle technique que je n’avais jamais tentée jusqu’alors.

Il s’agit d’expérimenter d’une part dans nos métiers mais aussi dans d’autres disciplines, ce qui dans tous les cas vient nous nourrir. Je ne sais plus quel designer mobilier expliquait qu’en effet il fallait développer d’autres compétences, comme la musique, apprendre à fabriquer d’autres choses qui n’ont rien à voir avec le design et qui au final finissent par se croiser. Quand par exemple on parvient tout à coup à allier cuisine et design sonore, ou encore affiche et musique et qu’il se produit des résultats fabuleux ! Je pense que l’expérimentation est aussi utile à cela, en ce sens j’essaye d’expérimenter non seulement graphiquement, mais aussi d’apprendre dans d’autres domaines, comme la musique… Dans la vie on peut de toute façon expérimenter plein de choses tout le temps, dans la rue, dans nos échanges avec les gens… ça nous relie à la part d’enfant en nous, d’être à même de toujours expérimenter des choses, avec des yeux naïfs. Être designer c’est aussi cela.

Le designer est la personne la plus naïve possible. Quand j’arrive sur un projet avec des gens, c’est pour cela que j’aime faire des projets dans lesquels je ne connais rien, je leur pose toutes les questions les plus naïves : « Ah vous faites ça comme ça, ah bon ah… » même si parfois j’en sais un peu, je demande quand même des précisions car l’important n’est pas forcément la réponse que l’on va me faire, mais la façon dont on va me l’expliquer. « Attends je vais t’expliquer comment ça fonctionne ». Et là c’est super car le client m’explique vraiment comment je vais pouvoir percevoir ce qu’ils font et c’est assez précieux. Donc être le plus naïf possible est vraiment important dans le design.

Merci Geoffrey pour ce bel échange !

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