Atelier Tout va bien

Après avoir assisté à leur conférence au musée des Arts Décoratifs au mois de septembre, il nous est apparu comme une évidence qu’il nous fallait rencontrer Anna Chevance et Mathias Reynoird qui ont co‑fondé ensemble l’Atelier Tout va bien. Parce qu’ils travaillent en duo, d’une part, et parce qu’ils appréhendent le design graphique sous un angle éminemment expérimental et artistique, d’autre part. Anna et Mathias se sont donc prêtés au jeu de l’interview avec enthousiasme et complicité, inaugurant l’objet surprise —  petite nouveauté de ces entretiens  —  à l’occasion de notre passage dans leur atelier à Dijon, le 20 octobre dernier.

D’où vous vient votre intérêt pour le design graphique ?

Anna : Nous sommes très différents, je pense qu’il va falloir que l’on réponde chacun notre tour !

Mathias : À toi l’honneur…

Anna : Non vas‑y, il faut que je réfléchisse.

Mathias : Le design graphique ne m’est pas apparu comme une illumination, cela a pris du temps. Je me suis inscrit à l’origine en mise à niveau (MANAA) et, petit à petit, j’ai développé un intérêt grandissant pour l’objet imprimé, les caractères typographiques, la mise en page… bref les composants de notre pratique. Mais, à bien y réfléchir, il y a peut‑être quelque chose de familial derrière tout cela. Mon grand‑père, que j’ai connu uniquement en tant que peintre et sculpteur à la retraite, était graphiste et illustrateur dans une agence parisienne, Havas, la « grande époque » des agences de publicité… Et même si je ne l’ai jamais vu construire des mises en page ou des affiches, j’ai pu observer son travail de composition au jour le jour, lorsqu’il peignait ou sculptait. Je ne dirais pas que cela m’a directement conduit à faire du design graphique, mais je me souviens avoir toujours été fasciné. Mon grand‑père habitait dans le Sud, je passais tous mes étés là‑bas avec mes frères et nous allions souvent l’observer dans son atelier… Ce sont de bons souvenirs.

Donc tu as acquis une part de ta sensibilité grâce à lui…

Mathias : Oui j’imagine. Mais je n’ai malheureusement jamais pu parler du métier avec lui car il est décédé lorsque j’étais jeune. J’aurais aujourd’hui de nombreuses questions à lui poser… À propos de la chaîne graphique, des différentes étapes de travail à l’époque, des imprimeurs, etc.

Anna : En tous cas, la manière dont il pratiquait le graphisme a je pense disparu aujourd’hui. Il n’y avait pas de logiciels pré‑presse.

Mathias : Lointaine époque du calque…

Anna : Ce que l’on fait aujourd’hui est l’équivalent de quatre ou cinq métiers. Les logiciels pré‑presse ont eu un effet de compression. Mais nous nous égarons. Pour en revenir à la question initiale j’ai l’impression que, de mon côté, l’appétence pour le design graphique est arrivée de manière assez peu originale. J’ai intégré, juste après le baccalauréat, une école d’arts appliqués pour m’orienter vers design de produits. Cela m’intéressait. Le volume m’intéressait. J’ai toujours préféré, je crois, la sculpture à la peinture quand mes parents nous traînaient tant bien que mal mes frères et sœurs et moi dans les musées, car ils étaient un peu marathoniens des musées quand nous partions en voyage. Éprouvant un attrait particulier pour le volume, je suis donc arrivée en mise à niveau en me disant que, de toute façon, j’allais m’orienter en conséquence. Et le graphisme m’est tombé dessus par surprise. En l’espace de quelques semaines je me suis complètement détachée de cette idée du design de produits. Je crois que je suis tombée amoureuse des caractères typographiques, c’est le début de tout. J’ai toujours été une lectrice assidue et je me suis dit qu’il était merveilleux de pouvoir allier lecture et approche attentive de la forme.

Vous vous rejoignez dans un sens par votre amour pour la typographie, non ?

Mathias : Nous sommes très complémentaires. Nous l’avons également découvert par hasard, lorsque nous avons commencé à collaborer. Nous entamions déjà notre deuxième année de DNSEP aux beaux‑arts de Rennes. Que ce soit à Nevers, où nous nous sommes rencontrés, ou plus tard, en première année de DNSEP, nous n’avions jusqu’alors jamais travaillé ensemble.

Anna : Le projet de Marne‑la‑Vallée, je crois, fut notre premier projet en duo.

Et d’un coup cela a été… une révélation ?

Mathias : Non non ! Enfin… Pas sur le coup…

Anna : Non, mais nous savions que nous étions tous deux des acharnés du travail et nous nous sommes rendus compte, à ce moment là, que l’on arrivait à faire quelque‑chose ensemble.

Mathias : Nous avons des sensibilités et des orientations qui nous sont propres. Anna est plus attachée à certaines facettes du design graphique, comme la composition typographique et, plus précisément, la conception des livres, leur découpage, leur rythme. Pour ma part, je me consacre davantage aux images et à leur construction, qu’il s’agisse d’affiches événementielles, de couvertures ou de développements de systèmes graphiques identitaires. Cette répartition s’est faite petit à petit, sans réelle concertation. Nous avons mis quelques temps à comprendre ces rôles. Il faut optimiser les compétences sans oublier qu’il s’agit d’un travail d’équipe, en mettant parfois l’ego de côté.

“Quand l’un de nous remet en question le travail de l’autre, c’est pour aller plus loin. Il y aura toujours un moment où je prône le A et Mathias le B, et va naître un élément C qui est meilleur que le A et le B réunis.”

C’est très intéressant pour nous de rencontrer des duos car cela rejoint finalement les différentes problématiques que l’on traverse au fur et à mesure !

Mathias : Oui, tout n’est pas parfait non plus. Je veux dire qu’il y a naturellement des discordes, pouvant mener à de longs échanges houleux et des tabula rasa… Mais cela profitera toujours au projet, qui sera finalement plus juste et cohérent.

Anna : Quand l’un de nous remet en question le travail de l’autre, c’est pour aller plus loin. Il y aura toujours un moment où je prône le A et Mathias le B, et va naître un élément C qui est meilleur que le A et le B réunis. C’est un mal pour un bien dirons‑nous !

C’est de la construction, finalement.

Anna : Oui c’est ça. Et vu que l’on a tous les deux du caractère, que l’on est tous les deux de fortes têtes, cela peut parfois créer de l’électricité. Mais c’est l’électricité grâce à laquelle le projet avance. C’est une vertueuse complémentarité.

Plus précisément, à quoi cela ressemblerait‑il de faire un projet à la manière d’Atelier Tout va bien ?

Anna : Cela dépend du projet et, avant tout, du contexte.

“L’autre, de l’extérieur, peut détecter en un regard ce qui ne fonctionne pas. C’est à ce moment‑là que le travail d’équipe est notamment bénéfique. Il rend possible le fait de se reposer parfois sur quelqu’un pour éviter de tourner en rond, et pour mieux avancer. Nous admirons vraiment ceux qui ont la capacité de travailler seuls.”

Et si vous nous parliez d’un projet spécifique, un projet que vous êtes en train de concevoir, par exemple ?

Mathias : Pour finir tout de même sur les précédents propos, typiquement, les projets les plus complémentaires sont les livres que nous dessinons.

Anna : L’objet en soi, dans sa substance, dans sa manipulation et dans sa matière, nous le concevons tous les deux, dans le dialogue. Cela commence nécessairement par un échange très précis avec le commanditaire: quel est le contexte, à qui s’adresse‑t‑on, quel est le budget, qu’est‑ce que nous voulons dire avec cet objet ? Quelle est la nature du contenu ? Des questions élémentaires. En fonction des réponses, nous réfléchissons à un objet à la fois lisible et sensible. Parfois cela vient tout seul, parfois c’est plus long. Lorsqu’une idée nous paraît solide, nous la proposons et une fois le feu vert donné, je vais prendre les rênes du projet, dans sa structure : jauges, chemin de fer, rythme, rapport texte‑image, articulation de la lecture, rapports de proportions entre les corps de caractère, gestion de la ligne de base, des titres, des notes… Somme toute, je mets en place les mécaniques de lecture.

Mathias : Les questions de structure me sont assez inconfortables. D’une part, cela ne m’excite pas tellement et, d’autre part, je mettrais un temps fou à schématiser des articulations de contenus par rapport à un nombre de pages disponibles.

Anna : Finalement, on s’en aperçoit en le disant, notre fonctionnement est assez systématique ; une fois les étapes de conceptions mutuelles finalisées, un de nous deux tiendra les rênes du projet et l’autre restera, délibérément, quelque peu détaché, de telle sorte à conserver un œil critique tout au long du processus de création. Cet œil critique peut dénouer des impasses et clarifier de terribles doutes de la part de celui qui a le nez dedans depuis des semaines, qui ne voit plus rien parce que ses yeux saignent à force de rester rivé, incessamment, sur le même document…

Mathias : L’autre, de l’extérieur, peut détecter en un regard ce qui ne fonctionne pas. C’est à ce moment‑là que le travail d’équipe est notamment bénéfique. Il rend possible le fait de se reposer parfois sur quelqu’un pour éviter de tourner en rond, et pour mieux avancer. Nous admirons vraiment ceux qui ont la capacité de travailler seuls.

Anna : Pour les livres comme pour les affiches, c’est la même chose, mais l’œil extérieur n’est pas la même personne. Mathias trouve son terrain de jeux. Il endosse, en quelque sorte, la « responsabilité publique » de notre travail. Souvent, dernièrement avec la série de la saison Ici l’Onde de l’association Why Note, je me penche sur l’écran de Mathias et je « fais le flic », je pointe ce qui ne fonctionne pas, ce qui pourrait être amélioré, ce que l’on ne lit pas assez, ce que l’image oublie de dire ou, au contraire, ce qu’elle dit trop clairement… sans toutefois offrir systématiquement la réponse au problème, car elle demande plus mûr examen. Bref, toujours cette même histoire d’œil critique. Ensuite, chaque projet est unique: nouveau contexte, nouvelles problématiques, nouvelle genèse. Nous nous remettons en question à chaque fois.

“Nous pratiquons un graphisme servant, avant tout, le propos de quelqu’un d’autre. Et même si nous y mettons forcément un peu de nous, tant sur le fond que sur la forme, nous n’avons pas l’impression d’avoir réellement une recette.”

Passons à une question qui demande un effort de synthèse manifeste : comment résumeriez‑vous votre pratique en trois mots clés ?

Anna : En trois mots ?

Mathias : Tout va bien ?

Anna : Tout va mieux ?

Mathias : C’est une question difficile, se définir en trois mots… Nous n’avons jamais eu l’impression que nos orientations soient rationnellement définies. Nous pratiquons un graphisme servant, avant tout, le propos de quelqu’un d’autre. Et même si nous y mettons forcément un peu de nous, tant sur le fond que sur la forme, nous n’avons pas l’impression d’avoir réellement une recette.

Vous avez pourtant bien une approche qui vous est propre, oscillant entre les arts appliqués et les arts plastiques, même si elle n’est pas revendiquée en amont…

Anna : Nous peinons à prendre du recul tant nous sommes très absorbés, perpétuellement, par une grande quantité de travail. Tout se superpose et s’enchaîne. Ah ça y est, j’ai les trois mots clés ! Voir, lire et réfléchir.

Mathias : Vous évoquez une approche qui nous est propre… je pense que notre travail, avec le temps, est de plus en plus empreint de plasticité. La notion de « lettre‑image » est souvent convoquée : ce fragile équilibre où la lettre peut se transformer et, au‑delà d’être lue, peut être simplement regardée et délivrer un message parallèle. Cela rejoint les trois mots clés d’Anna. Cela se développe sur les affiches, mais aussi dans les livres… Il faudrait que l’on en ouvre un… (Mathias va chercher un carton d’archives, ndlr.).

“Comme nous nous sommes lancés directement à la sortie de nos études, sans jamais être passés par aucune transition au sein d’un studio, avec un mentor, nous avons appris et découvert par nous‑mêmes, en nous trompant bien souvent, en faisant de grossières erreurs…”

À observer la finition de vos livres, on se dit que vos clients devaient avoir un sacré budget d’impression !

Anna : En réalité, ce n’est absolument pas le cas. Ce ne sont que de petites astuces, on fait des économies d’un côté, pour relever le niveau ailleurs… Nous sommes des illusionnistes ! Parmi tous ces livres, deux seulement ont bénéficié d’un budget confortable.

Mathias : Comme nous nous sommes lancés directement à la sortie de nos études, sans jamais être passés par aucune transition au sein d’un studio, avec un mentor, nous avons appris et découvert par nous‑mêmes, en nous trompant bien souvent, en faisant de grossières erreurs…

Quelles sont ainsi les erreurs que vous ayez faites les plus marquantes ?

Mathias : Si la thématique vous intéresse, il me semble qu’un ancien étudiant de l’ESAD Valence a développé un projet à ce propos il y a quelques années. Je ne sais plus exactement si la recherche concernait spécifiquement les erreurs, mais il s’agissait vraiment d’exemples concrets, des témoignages de professionnels, des histoires dont personne ne se vante ! Devant vous, sur la table, nous vous avons étalé des projets qui présentent, à nos yeux, un certain intérêt. Notamment au niveau des petites astuces dont nous venons de parler, qui naissent souvent en écho des contraintes budgétaires. Il nous a fallu du temps pour les maîtriser : en cherchant, en observant les livres de notre bibliothèque, en retournant les possibilités dans tous les sens, en échangeant avec des camarades et des imprimeurs. Nous avons également mis très longtemps à trouver des imprimeurs de confiance, auxquels nous sommes fidèles.

Anna (montrant un livre, ndlr.) : Ce livre, par exemple, nous a rendu dingues… Quand nous l’avons ouvert pour la première fois… une terrible erreur de massicot nous est apparue. Vous voyez ? Il y a un décalage de cinq millimètres, au bas mot ! Nous étions censés avoir une marge de pied supérieure à la marge de tête, mais c’est ici le contraire. C’était un de nos tous premiers livres et quand tu sors à peine des études, ce n’est pas évident d’aller voir l’imprimeur en lui disant que le boulot est mal fait, à lui, qui a 25 ans de bouteille.

Mathias : Le livre parfait n’existe pas… Il faut toujours prévoir une marge d’erreur, prévenir les clients des aléas potentiels, limiter les risques vis‑à‑vis de l’objet que l’on dessine sans se montrer toutefois frileux lorsqu’il s’agit de faire des expériences.

Anna : L’imprimerie n’est pas une science exacte. Le papier est vivant et les encres sont parfois capricieuses.

Mathias : L’ouvrage « Voyage au centre de la Terre », que nous avons présenté durant la conférence, est la restitution du PAG, Projet Artistique Globalisé, à Chaumont, une série d’ateliers menés avec huit classes, du CM1 à la 3e. Nous avons utilisé, pour les 2/3 de ce livre, un papier très bouffant généralement utilisé pour l’impression de romans de poche sur rotative… Il fait un peu le même effet que certains papiers assez onéreux, comme le Munken, sauf qu’il ne coûte presque rien. En revanche il vieillira moins bien que les autres et jaunira très vite… Tout dépend du type de support, des usages, des contextes, encore une fois. Pour le PAG, nous avons dessiné un carnet et un livre destinés, en tout premier lieu, à des enfants. Ces objets n’ont pas la prétention d’être mis sous cloche, ils doivent être, et ont été, manipulés avec insouciance. Un tel choix de papier nous semblait juste et nous a permis de faire des économies, lesquelles furent mises à profit dans un cahier central sur papier noir, teinté dans la masse et imprimé en argent, correspondant, dans le roman de Jules Verne, au passage sous terre de nos trois héros. Autre réalisation, autre astuce. Au moment où nous réfléchissions à un livre pour l’artiste Harald Fernagu, un commercial du papetier Fedrigoni est venu nous présenter une toute nouvelle gamme. C’était une époque où il était un peu plus simple de bénéficier d’un partenariat avec ce papetier, c’est‑à‑dire une une réduction conséquente sur le prix du papier, en échange d’une centaine d’exemplaires imprimés. Cette nouvelle gamme avait besoin de se faire une place dans le paysage de l’édition et elle correspondait parfaitement au message que nous souhaitions faire passer pour le livre que nous concevions à ce moment‑là. Le pari a porté ses fruits, d’un côté comme de l’autre, car le projet a gagné un concours et nous nous sommes restés fidèles à Fedrigoni.

Anna : Jongler avec des budgets limités, c’est aussi s’engager dans un jeu captivant qui consiste à détourner les contraintes. Il faut penser le projet sans tomber dans le terrible piège de la négligence des finitions. Nous réfléchissons à un détail qui puisse faire sens, une facétie à laquelle nous tenons parce qu’elle confère à l’objet un caractère original, sur‑mesure. Cette facétie va, de fait, engager un surcoût. Où peut‑on donc faire des économies ? Sur le papier, la reliure, le volume, le format… L’important est de ne pas abandonner l’intention première, celle qui prendra corps telle une narration parallèle. Il s’agit ensuite d’avoir une démarche didactique à l’égard de nos clients, qui doivent parfois faire des concessions lorsque le projet prend forme ; nous leur expliquons pourquoi nous avons décidé de faire des économies sur certains points, pourquoi en valoriser d’autres. Finalement, nous jouons à Tetris avec tous les éléments constitutifs du livre.

Mathias : Nous nous tordons l’esprit pour trouver des solutions… Cela s’avère être très enrichissant.

Cela permet également à l’imprimeur de sortir des sentiers battus…

Anna : Oui, contre toute attente, cela plaît aux imprimeurs de prendre parfois des risques.

Mathias : Tous les imprimeurs ne sont pas comme ça. Il faut les trouver, travailler avec eux, construire une relation de confiance.

Anna : Nous demandons souvent à notre imprimeur de nous faire un devis « à tiroirs », avec plusieurs options : pour un autre papier, un autre type de reliure ou une encre supplémentaire… C’est le moment pour notre client d’évaluer ses envies vis‑à‑vis de son budget.

Mathias : Une autre pratique, que nous ne soutenons pas dans la mesure où nous travaillons essentiellement avec des structures culturelles publiques et donc subventionnées, consiste à travailler avec des imprimeurs basés à l’étranger. Cela fait considérablement baisser les prix.

Mais auquel cas il y a moins la possibilité de réaliser des ajustements, des calages…

Anna : C’est un positionnement… militant… c’est un trop grand mot, mais il est vrai que les imprimeurs français sont en grande difficulté…

Mathias : Localement, lorsque nous nous sommes installés il y a sept ans, il y avait quelques imprimeurs dans le coin. Mais à présent, il n’en reste presque plus ! Ils ont presque tous déposé le bilan.

Anna : Les imprimeurs en France ont des charges énormes. Ils sont,d ixit un imprimeur, taxés plus qu’ailleurs. Et donc plus chers, globalement. Aller imprimer en Belgique, en Roumanie, en Allemagne ou en République Tchèque, est en effet beaucoup moins onéreux. Mais si tout le monde allait voir ailleurs, il n’y aurait plus d’imprimeurs chez nous, dramatique. Ce discours peut paraître trop protectionniste —  peut‑être  —  mais je trouve que c’est important de réinjecter l’argent public dans l’économie du pays. Il s’agit là d’un cercle vertueux, c’est cohérent.

Justement, puisque l’on parle d’engagement… avez‑vous des influences, qui ont consolidées les fondations de votre démarche ?

Mathias : Ce sont les contraintes qui ont façonnées notre démarche… Au début de notre activité, nous planchions sur des projets à l’enveloppe budgétaire moins confortables qu’aujourd’hui. Il nous fallait bien trouver des solutions pour que tout le monde s’y retrouve ! Nous avons beaucoup utilisé la monochromie, la bichromie, les associations de papiers de qualités différentes, les optimisations de formats, les amalgames. Les contraintes ont profondément conditionné notre travail.

Anna : Je ne suis pas sûre d’avoir bien compris votre question…

Nous parlions plutôt de vos influences, vos maîtres à penser, qui pourraient avoir fait prendre un tournant spécifique à votre travail…

Anna : Il y en a tellement… Toute notre bibliothèque là‑bas ! Mais si nous devions citer quelqu’un ? Jérôme Saint‑Loubert Bié nous a beaucoup influencé. Son exigence surtout…

Mathias : Avez‑vous déjà pris en main des livres conçus par Jérôme ?

Anna (s’adressant à Mathias, ndlr.) : Sors « Inside The White Cube », c’est le plus beau que nous ayons ! Il l’a réalisé avec Yann Sérandour, un artiste conceptuel breton. Ensuite, nos influences viennent de partout, et pas uniquement des graphistes… de la musique que l’on écoute… des films surtout. Nous sommes très cinéphiles, nous regardons énormément de films. Nos plus grandes sources d’inspiration ne se trouvent pas dans la sphère du graphisme, mais dans celle du cinéma.

Mathias : Nous avons aussi fait beaucoup de stages. Dès que la possibilité se présentait.

Anna : Oui, au lieu de partir en vacances, nous préférions continuer à travailler. Sympa.

Mathias : Pour ma part, je me suis forcé à faire des stages à l’étranger.

Où es‑tu parti à l’étranger ?

Mathias : À Amsterdam, chez Lesley Moore, où j’ai découvert le travail de Michiel Schuurman et d’Hansje van Halem, avec qui j’ai sympathisé, puis à Berlin, chez Jung und Wenig. Ils ont fait beaucoup de livres avec des artistes. Mais ils ne travaillent plus ensemble, à présent. Même si c’est Anna qui, davantage, dessine les livres, le stage chez Jung und Wenig m’a vraiment formé sur ce support. L’influence de Jérôme compte aussi beaucoup pour moi, malgré le fait que ma pratique s’oriente exactement à l’opposé de ce qu’il fait, j’apprécie énormément sa rigueur typographique.

Anna : Durant les études, les stages sont des brefs aperçus de la réalité professionnelle. Nos multiples expériences de stages, bonnes ou mauvaises, nous ont servi dans la mesure où nous nous sommes installés en sortant tout juste de l’école. Et, comme nous vous l’avons dit, nous nous sommes pris un nombre incalculable de claques. Fraîchement diplômé, on ignore tout du quotidien d’un designer graphique indépendant. On sait réfléchir, on sait chercher des références et s’en servir, on sait aussi assumer la direction dans laquelle on souhaite aller, c’est en cela d’ailleurs que réside toute l’importance de l’école mais, en toute franchise, on n’y apprend pas la pratique du métier telle qu’on la découvre à la sortie. Finalement, à l’école, on apprend à se positionner, à parler de son positionnement. Somme toute, à l’école, on apprend à apprendre. À nos débuts, il y a sept ans, tout allait très lentement, tout était très laborieux. Nous avons perdu beaucoup de temps, à faire… Je ne sais même plus quoi.

Mathias : … à apprendre à gagner du temps !

Anna : Le temps était, justement, le fil rouge de notre récente conférence aux Arts Décoratifs. Il nous poursuit. Nous le poursuivons aussi. Il est farouche, difficile à dompter. Tout est lié au temps et il semble qu’aujourd’hui, nous n’avons pas encore réglé cette question. La règlerons‑nous un jour ? Nous avons beaucoup de mal à prendre du temps pour nous. Les vacances sont un doux rêve que nous caressons parfois, du bout des doigts.

Arrivez‑vous toutefois à prendre du temps à côté de vos projets de commande, pour continuer ainsi à expérimenter des choses ?

Anna : Nous ne nous dégageons aucun temps de création personnelle, à côté des projets de commande. La recherche n’est jamais auto‑initiée. Certaines commandes sont propices à l’expérimentation, nous en profitons : des appels à participation pour des expositions nécessitant des créations originales, ou des travaux avec des clients ouverts à certaines audaces formelles, chromatiques et typographiques.

Mathias : Nous avons été invités très tôt, de manière ponctuelle, à créer des images dans des contextes hors de tout objectif de communication visuelle. Le dernier exemple en date étant « Super Image », projet présenté durant notre conférence : une invitation à dessiner une série de deux affiches, de la part studio strasbourgeois Horstaxe, invitation que nous avons eu le plaisir de partager avec Helmo et Superscript². La demande fut à la fois simple et complexe : créer un duo de « super images », une thématique extrêmement large ! Seules contraintes : les formats, les couleurs et la technique d’impression.

“Nous serions curieux de réaliser, un jour, une sorte d’arbre généalogique de l’ensemble de notre travail, depuis le début, afin de pouvoir mesurer les répercussions d’une piste vers une autre, les résonances, les associations, les ruptures. Cela nous aiderait à prendre un peu de recul, à poser un œil critique et analytique sur nos démarches de travail, à découvrir peut‑être des orientations que nous mêmes ne soupçonnions pas, qui se sont développées en plusieurs années, à prendre conscience aussi de la répercussion d’un projet sur un autre, en termes de commande, tout simplement.”

C’est ce que vous avez fait avec le papier plié ?

Mathias : Oui et, typiquement, ce type de sollicitations nous permet de souffler, de nous organiser pour qu’enfin, l’un d’entre nous prenne le temps d’expérimenter, de faire une pause vis‑à‑vis des commandes traditionnelles en cours. Cela fait un bien fou.

Anna : Ce projet est d’une apparente simplicité ; une image, un scan. Le temps de l’expérimentation s’est déroulé loin des outils numériques. Pour ces deux affiches furent en réalité scannées deux sculptures, inspirées d’un cours délivré au Bauhaus par Josef Albers (peintre et pédagogue de l’art, qui a enseigné au Bauhaus d’octobre 1923 à avril 1933, ndlr.), d’un exercice consistant à sculpter un volume à partir d’une feuille de papier.

Mathias : Nous avons développé une logique de pliage basé sur une grille mathématique, un jeu de fractales et de rythmes. Nous avions esquissé cette recherche, par le passé, dans un tout autre contexte : un workshop à Chaumont, où nous avions travaillé, avec des étudiants, sur la création de lettres en papier. Mais c’est une autre histoire. Les projets, parfois, ont un effet « ricochet », s’influencent les uns les autres, pour mieux s’affiner. Nous serions curieux de réaliser, un jour, une sorte d’arbre généalogique de l’ensemble de notre travail, depuis le début, afin de pouvoir mesurer les répercussions d’une piste vers une autre, les résonances, les associations, les ruptures. Cela nous aiderait à prendre un peu de recul, à poser un œil critique et analytique sur nos démarches de travail, à découvrir peut‑être des orientations que nous mêmes ne soupçonnions pas, qui se sont développées en plusieurs années, à prendre conscience aussi de la répercussion d’un projet sur un autre, en termes de commande, tout simplement.

Anna : Ce dernier point me rappelle notre premier livre en collaboration avec une artiste. Cette commande est arrivée par un chemin plutôt inhabituel. Elle résulte d’un échec : celui de notre entretien de candidature pour la résidence de La Grande Ourse. L’année où nous nous sommes lancés, en 2011, existait encore, à Pougues‑les‑Eaux, une résidence expérimentale avec des graphistes, des artistes et des théoriciens dont l’objectif était d’aboutir à une publication. Les résidents devant être fraîchement sortis de l’école, nous avons tenté notre chance. Nous avons eu un terrible coup de panique pendant l’oral. Nous pensions trouver devant nous un jury composé de deux ou trois personnes et, en réalité, entre dix et quinze avaient les yeux rivés sur nous. Nous nous sommes retrouvés devant des personnalités importantes dans la sphère du design graphique, Étienne Hervy et Catherine Guiral, entre autres. Comme pris par surprise, nous avons été très intimidés. En sortant, nous avions l’impression d’avoir été ridicules… Et il se trouve que dans cette assemblée se trouvait une enseignante de l’ENSA Dijon, Lydie Jean‑Dit‑Pannel, à qui nous avons, contre toute attente, tapé dans l’œil. Nous avons su, par la suite, qu’elle nous avait soutenus. Quelques temps après, une de ses anciennes élèves, Annelise Ragno, lui a confié qu’elle cherchait un graphiste pour réaliser un catalogue. Et voilà. Un mal pour un bien, encore une fois !

Nous vous avions demandé de mettre un objet surprise de côté et de nous raconter son histoire…

Mathias : L’objet que j’ai choisi rejoint l’une de vos premières questions (Mathias sort un compte‑fils, ndlr.). C’est ma belle grand‑mère qui m’a donné cet objet, qui appartenait à mon grand‑père. Je ne l’ai jamais vu manipuler cet outil. Au départ, je pensais qu’il s’agissait d’une simple loupe. En réalité, c’est un compte‑fils. Je ne savais pas du tout, bien évidemment, que j’allais l’utiliser un jour !

À quoi cet objet sert‑il ?

Mathias : C’est un outil pour observer et contrôler les trames, leur taille, leurs superpositions… Les imprimeurs l’utilisent toujours, mais sans doute moins qu’avant, car les machines sont aujourd’hui plus performantes, plus précises.

Mais toi, tu l’utilises ?

Mathias : Oui ! Le plus souvent pour me rendre compte de la réaction d’une police de caractère sur tel ou tel type de papier, pour voir comment les pièges à encre se remplissent, ou pas…

Te concernant, quel est donc ton objet, Anna ?

Anna : Ma chaise de travail (la Panton Chair de Verner Panton, éditée en 1999 par Vitra, ndlr.), cadeau d’anniversaire pour mes quinze ans. Ma mère et mes grands‑parents voulaient m’offrir un cadeau symbolique, un cadeau qui reste. Pour eux, quinze ans marque une étape dans une vie. Le lycée, la maturité, la cour des grands. Je ne portais pas de bijoux, je ne rêvais pas d’un scooter. J’ai choisi cette chaise. J’y ai révisé mon baccalauréat, j’y ai écrit deux mémoires, en DSAA puis en DNSEP, elle est toujours là… depuis dix‑sept ans ! Quand j’ai choisi cette chaise, j’étais bien incapable de définir ce qu’était le design de produits. Mais ses formes sinueuses m’ont fait quelque chose, lorsque nous sommes allés visiter Vitra avec mes parents, quelques temps avant mes quinze ans. J’ai trouvé incroyable de réussir à laisser transparaître une telle fluidité avec un matériau rigide.

Pourquoi Atelier Tout va bien ?

Anna : Nous avons décidé que nous allions travailler ensemble deux ou trois mois avant la fin de notre DNSEP à Rennes…

Mathias : À l’époque, en France la crise économique battait son plein. Cela nous paraissait impensable d’aller de frapper aux portes des maîtres et nous ne voulions pas tomber dans le piège des agences de communication.

Anna : Nous ne voulions pas perdre notre pratique et devenir de la chair à canon pour boîtes de communication. Nous étions à la recherche d’un travail où nous pourrions continuer de faire évoluer notre travail et, détail très important, nous ne voulions pas être séparés… Parce qu’accessoirement, nous formons aussi un couple, dans la vie. Nous avions décidé d’aller à Dijon. En Bretagne, nous étions très heureux mais il y avait déjà pas mal de bons studios, notamment Le Jardin Graphique et Lieux communs, très implantés dans le milieu culturel. En l’occurence, j’ai passé trois mois en stage chez Lieux communs, j’ai beaucoup apprécié ce moment, j’ai beaucoup appris. Je n’avais pas envie de me retrouver en concurrence avec eux…

“« Tout va bien » véhicule un message apparemment léger, mais c’est teinté d’une grande ironie. Cela convient au monde dans lequel on vit. C’est ce qui nous a plu.”

Et ce sont toujours les deux grands studios de la région de Rennes…

Anna : Oui, Richard Louvet est parti, mais Jocelyn Cottencin est toujours là. Il est toujours aussi bon graphiste et c’est très bien comme cela. Pour en revenir à la question… Notre nom, « Atelier Tout va bien », part d’une anecdote. J’étais chez l’imprimeur avec un copain, Benjamin Lory, qui travaille à présent à Toronto chez Bruce Mau, qui pliait avec grand peine un très grand format imprimé au traceur. Il avait déjà raté son pliage une fois, il bouillonnait. Je me souviens de cet instant T : il a posé doucement ses deux mains sur la table et dans un souffle il a dit « Tout va bien… ». J’ai levé les yeux de mes affaires, je façonnais des livres, et je me suis écriée « Oh, Benjamin, est‑ce que je peux te piquer ton idée ? » Il m’a regardé en me rétorquant « Pardon ? Qu’est‑ce que tu veux dire ? » et je lui ai répondu « Ce que tu viens de dire là, est‑ce que je peux éventuellement l’utiliser comme nom pour notre studio ? » Il m’a rétorqué « D’accord, mais je veux des royalties » (rires). J’ai tout de suite appelé Mathias afin qu’il vérifie le nom de domaine sur Internet. Ce qui m’a plu dans cette formule, c’est son ambivalence. Elle fut émise par Benjamin alors qu’il était dans une situation critique. « Tout va bien » est, en apparence, un message très positif. En période de crise, cela ne fait pas de mal. Mais ces quelques mots peuvent être aussi très ironique. C’est un peu Voltairien, « Tout va mieux dans le meilleur des mondes possibles » ressasse maître Pangloss dans Candide, alors qu’autour des personnages s’accumulent viols, guerres et tortures. « Tout va bien » véhicule un message apparemment léger, mais c’est teinté d’une grande ironie. Cela convient au monde dans lequel on vit. C’est ce qui nous a plu.

Merci Anna et Mathias pour cette immersion dans votre passionnant univers !

 

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