Amour et désamour du graphisme, ou comment j’ai appris à aimer mon métier : le parcours de Marion, designer graphique indépendante et co-fondatrice d’emballage collectif

Aujourd’hui, je suis une designer graphique en relation harmonieuse avec son métier. C’est tout bête, pourtant ce n’était pas gagné, car le graphisme et moi, ça a longtemps été le jeu du chat et de la souris : il me séduisait avant de finir par me répugner. Et quand j’envisageais de lui tourner le dos, c’est lui qui revenait dans mon champ de vision, un peu plus épatant, un peu plus surprenant. Cette relation tumultueuse, je la dois à un bon nombre de croyances assez stéréotypées que j’ai appris à déconstruire au fil du temps, comme ma peur de la publicité, mon questionnement sur le bien‑fondé du design graphique, ou bien sûr ma légitimité à n’être « qu’une designer ». Ces réticences m’ont hantées pendant très longtemps, transformant ainsi mes choix d’orientation en véritables dilemmes. C’est un long cheminement de pensées auxquelles se sont mêlées diverses expériences qui m’ont permis de dédiaboliser le graphisme, avant de pouvoir l’exercer sans complexe d’aucune sorte.

Être utile avant tout

Enfant puis adolescente, j’ai tour à tour et en pagaille voulu devenir boulangère, infirmière, paléontologue, égyptologue, paysagiste, sage‑femme, et j’en passe. Bien qu’ayant toujours aimé créer des choses avec mes dix doigts, à aucun moment je n’aurais pensé devenir graphiste, et ce pour deux raisons.

La première est que je ne connaissais pas très bien ce métier. Être graphiste signifiait pour moi ce que cela semble encore signifier pour beaucoup de personnes, c’est‑à‑dire, faire de la pub. Et la publicité, c’était à mes yeux les magazines flashy du supermarché de ma ville, les tracts intempestifs dans la boîte aux lettres et les intermèdes publicitaires qui permettent d’aller aux petits coins. Autant dire que cela ne me faisait pas rêver du tout ! S’il me restait un soupçon d’attirance pour cet univers professionnel à l’aube de mes 15 ans, celui‑ci fut balayé par le film 99 francs qui me départait définitivement  — je le croyais — de toute envie publicitaire. Inconsciemment, j’ai au fil du temps érigé la publicité comme un truc un peu répugnant qu’il valait mieux regarder de loin.

Ce qui nous amène à la seconde raison : j’ai longtemps été obnubilée par l’idée de faire un métier utile. J’avais dressé une sorte de liste mentale des métiers classés par degrés d’utilité dans laquelle la publicité, et donc le graphisme, arrivait en dernière place. Trop inutile, trop superficielle selon mon petit jugement. Si cette fixette sur la notion d’utilité me semble aujourd’hui très naïve, je me rends aussi compte que je l’entendais de manière assez caricaturale et perverse : j’envisageais de travailler soit dans le social, soit dans le médical, bien que je n’avais aucune appétence particulière pour ces deux disciplines. Dans cette logique, je décidais de profiter de mon stage de troisième pour découvrir les métiers dans le secteur de la petite enfance. Quand arrivait la fin de ma semaine de stage d’observation, j’étais complètement dépitée : la perspective de m’occuper de bambins durant les années à venir ne m’emballait absolument pas, ce type de métier n’était pas du tout pour moi. Mon stage avait ébranlé mes convictions en faisant entrer en jeu un nouveau paramètre que j’avais sous‑estimé : l’importance du plaisir pris à travailler. Ma liste mentale ne tenait plus debout.

Mon « truc »

Je ne restais pas longtemps dans la panade puisque, quelques temps après, à l’occasion d’une rencontre collège/lycée, je découvrais le monde merveilleux des études en arts appliqués avec, à la clé des métiers aux noms que je ne connaissais pas très bien mais qui me faisaient rêver : devenir designer d’espace, designer produit, designer graphique, construire des objets, dessiner des plans… Tout ce qui me plaisait !

En effet, depuis toute petite, le dessin avait jusqu’alors été un mode d’expression privilégié pour moi, ce qui m’avait parfois valu le surnom d’ « artiste de la famille ». Même si je ne devais pas bien comprendre ce que cela signifiait — n’ayant pas spécialement été bercée par un milieu artistique — je devais l’entendre comme un compliment car c’est une veine que j’ai toujours alimentée en dessinant, en m’essayant à la peinture, au pastel, au bas‑relief, aux modelages et bricolages en tout genre… j’avais l’impression que c’était mon « truc ». Cette impression fut renforcée au collège, lorsque, à ma très grande joie, je rencontrais Étienne Davodeau, l’auteur dont nous décortiquions depuis plusieurs mois la moindre bulle de sa bande dessinée « chute de vélo », et lorsque, cerise sur le gâteau, je gagnais le concours organisé à cette occasion, qui me valait de voir ma BD affichée dans les couloirs… la consécration !

Tandis que j’aurais bien aimé troquer toutes mes récréations ennuyeuses contre des cours d’arts plastiques, je voyais dans les études d’art appliqués une opportunité incroyable de faire de mon « truc » mon métier. Dès lors, ma curiosité et mon attrait pour la création prirent le pas sur toutes mes théories fumeuses sur l’utilité, et je n’avais plus qu’une idée en tête : tout faire pour entrer en arts appliqués. Ce que je fis, portée par ce nouvel élan d’enthousiasme.

Entourée de mes congénères, je traversais alors mes trois années de lycée, qui furent un véritable éveil à toutes les disciplines du design. Cependant, le bac approchait et une question planait sur nous tous : qu’allions‑nous choisir comme spécialisation ? Faire un choix n’ayant jamais été mon fort, j’envisageais tous les domaines du design, selon les jours, mon humeur, et peut‑être même selon la météo. Absolument tous.

Au milieu de tout cela, il me restait de mes années collège une certaine fascination pour le monde de la BD, fascination que je prolongeais en m’intéressant aussi de plus près à d’autres formes narratives comme le cinéma d’animation et l’illustration. Finalement, à la veille de choisir ma future orientation, je me suis aperçue que j’étais bien plus réceptive aux belles images que me proposait le milieu du graphisme plutôt qu’à celles, plus techniques, qu’utilisaient les architectes ou les designers produits pour réaliser leurs projets en volume. C’est probablement cela qui guida mon choix : je postulais alors à tour de bras dans des écoles spécialisées en illustration, en cinéma d’animation, en bande dessinée… et en graphisme !

Le complexe du grand méchant designer

Je rentrais alors en BTS prête à embrasser le vaste monde du graphisme, en me figurant que j’allais passer mes deux prochaines années à faire de la BD, de l’illustration, des affiches… Cependant, après quelques semaines de cours, je prenais pleinement conscience de l’intitulé de ma formation : BTS communication visuelle, option graphisme, édition… et publicité. De quoi raviver mes vieilles croyances ! Je me demandais comment j’avais pu me retrouver là. Malgré la joie évidente que je prenais à découvrir le graphisme, la question de mon utilité en tant que designer graphique refaisait surface, plus oppressante : à quoi allais‑je bien pouvoir être utile en continuant d’étudier le design graphique ? Tandis que je venais de mettre un pied dans le monde du graphisme sans bien savoir de quoi il retournait, mes doutes sur ma légitimité en tant qu’apprentie designer m’empêchaient de profiter réellement de ma formation.

« Aujourd’hui, tout le monde me dit que je suis très méchant. Tous disent que je suis vraiment méchant parce que je suis designer. On me dit que je ne devrais pas exercer ce métier — et que sais‑je encore ? On me dit que cette profession appartient au domaine du rêve (et ce n’est pas un mal d’ailleurs). On me dit qu’un designer a“pour unique et réel objectif d’entretenir le cycle production/consommation”, qu’il ne pense pas à la lutte des classes, qu’il ne sert pas la cause et même qu’au contraire il travaille pour le système. »
Ettore Sottsass, Tout le monde dit que je suis très méchant, 1973.

Dans un premier temps, je bottais en touche et envisageais d’arrêter d’étudier le graphisme, persuadée que je n’allais apprendre qu’à manipuler les gens pour leur vendre des choses dont ils n’avaient pas besoin, pour les faire adhérer à des idées qui n’étaient pas les leurs. Puis, en avançant dans mon cursus, je découvrais des alternatives : certaines personnes utilisaient le graphisme à d’autres fins que celles que je me figurais jusqu’alors comme les seules issues possibles. Mes recherches m’emmenaient rapidement dans les pages de l’histoire du graphisme français où je découvrais les innombrables images signées Grapus, puissantes, drôles, poétiques mais aussi politiques. Je découvrais là un aspect du design graphique qui me rassurait quant à la capacité des fabricants d’images à ne pas être que de la chair à canon pour des grandes boîtes de communication. Je découvrais aussi des courants de pensée qui utilisaient des termes nouveaux comme le graphisme engagé, le graphisme d’utilité publique, le graphisme participatif… Dès lors, cet univers devenait pour moi un horizon à atteindre : en tant que future designer, il me fallait être engagée, me positionner, sinon je ne me sentirais pas légitime d’exercer ce métier. Si je me détachais tardivement d’une vieille croyance qui unissait le graphisme et la publicité en une même entité, je la troquais aussitôt contre une nouvelle croyance binaire : d’un côté, il y avait le design instrumentalisé pour faire de la publicité, de l’autre, le design engagé. Les gentils et les méchants…

Démystification

Arrivée en DSAA en région lilloise, je réalisais alors deux stages : le premier au sein d’un collectif de graphistes bretons travaillant principalement dans le milieu culturel, et le second dans un atelier et une association à Paris, qui abordaient le graphisme de façon engagée, organisaient des ateliers participatifs dans différents quartiers de Paris et utilisaient tout un vocabulaire de formes que j’avais pu entrevoir en me renseignant sur le graphisme militant. Si j’étais heureuse à l’approche de mon premier stage, j’étais conquise par le second qui s’annonçait : j’allais enfin pouvoir éprouver une expérience de graphisme d’utilité publique, comprendre comment des ateliers participatifs se mettaient en place et participer à un processus de création qui avait du sens… Contre toute attente, le stage dont je ressortais la plus enjouée fut celui que je passais en compagnie du joyeux collectif breton, face auquel mon expérience de graphisme engagé me laissait de glace. En effet, ce stage m’avait propulsée pendant plusieurs semaines dans une position d’animatrice auprès d’enfants. De grands mots étaient utilisés pour justifier de productions parfois peu réfléchies. Derrière le mot participatif je découvrais qu’il y avait une personne qui orchestrait tout, et que la bande de stagiaires dont je faisais partie formait somme toute une jolie vitrine en ne participant qu’en surface.

En revanche, mon premier stage se déroulait à merveille. Si les graphistes avec qui je travaillais n’étaient pas ouvertement engagés au sens politique — et peut‑être criard — où j’entendais le devenir, ils l’étaient énormément sur d’autres aspects, en s’attachant à produire du contenu de qualité, à mener une véritable réflexion avec chacun de leurs clients, à établir de bonnes relations de travail, et à éviter de faire du consensuel. Auprès d’eux, j’ai enfin appris à discerner le design graphique de manière plus ouverte, et je me suis souvenue de la raison pour laquelle je me suis, au tout départ, dirigée vers le design : c’est parce que c’est quand même une discipline franchement plaisante et stimulante. Concevoir pleins de projets, toucher à tout autant de techniques, développer une approche personnelle, travailler avec des personnes très différentes et avoir des journées qui se suivent sans se ressembler, même si cela induit de fait un grand nombre de contraintes, et bien c’est ce qui me plaisait avant tout.

À l’issue de ces deux expériences, je me rendais à l’évidence : avoir des convictions, s’inscrire dans une démarche engagée serait certes important pour l’avenir, mais ça ne serait pas ce qui garantirait la qualité ni même l’utilité de mon travail. Il allait me falloir chercher plus loin que dans les étiquettes plus ou moins flatteuses et finalement rapidement limitées que j’attribuais jusqu’alors à certaines pratiques du graphisme. Tardivement, je comprenais que là où je cherchais une case prédéfinie dans laquelle rentrer, ce serait plutôt par le développement d’une approche personnelle du design graphique que je pourrais avoir l’impact le plus positif que je puisse imaginer.

Le doute comme force

Aujourd’hui, mes doutes n’ont pas complètement disparus, mais ils orientent la manière dont j’envisage mon métier : ils sont pour moi des indicateurs pour aborder un projet de manière plus éthique, et me permettent d’avoir un regard critique, et non sanctionnant sur les projets sur lesquels nous travaillons chez emballage collectif. En effet, rien de tel que de questionner le bien‑fondé des choses et d’envisager différentes voies possibles pour choisir avec nos clients celle qui sera la plus juste, tant dans la réponse à la demande formulée, que dans son inscription dans notre monde, avec tout ce qu’il a comme complexités sociales, économiques, environnementales, attentionnelles

Afin d’encourager ce regard, nous avons commencé à formaliser avec Camille un certain nombre d’outils s’inscrivant dans notre démarche de design co‑main, qui nous permettent non seulement de co‑construire des projets avec toutes les personnes qui sont concernées, mais aussi de formuler, si ce n’est de reformuler les demandes qui nous sont faites. En pointant un certain nombre de paramètres, ils nous permettent parfois de réorienter des projets en accord avec nos clients, et de concevoir des projets plus humains, plus éthiques.

Tandis que nous en sommes encore à nos balbutiements d’emballage collectif, et qu’il y aura probablement beaucoup d’autres doutes et d’apprentissages qui jalonneront la suite de nos aventures, je me rends compte que la question de ma légitimité en temps que designer ne me fait plus rougir. Nous autres les designers pouvons avoir des impacts positifs en produisant de la valeur ajoutée : du plus agréable, du plus fonctionnel, du surprenant, du plus communiquant… Et si cela n’est pas utile au sens vital ou indispensable par lequel je l’entendais lors de mes premiers choix d’orientation, je me rends maintenant compte que c’est déjà beaucoup !

« Le contraire de l’utile n’est pas l’inutile, c’est le nuisible. »
Pierre Damien Huyghe

Alors faire du design c’est certes parfois prendre le « risque » de travailler sur des projets et de ne pas réussir y apporter une dimension éthique, mais à l’inverse, ça peut aussi faire avancer certains projets de manière plus éthique, et bouger les lignes dans des domaines parfois inattendus. Alors vivement notre premier contrat en pub pour voir comment nous serons capable d’investir ce type de communication… À bon entendeur !

Article écrit par Marion le 2 février 2018

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